Philippe Arlin
Désir

En abordant les problématiques de genre au cours de mon travail d’accompagnement de malades du SIDA, j’ai commencé à m’interroger sur les mécanismes du désir et ce qui les abîme. J’ai rapidement constaté que les couples se portaient mal, souffraient gravement dans leur vie sexuelle, et que les femmes, en premier lieu, pâtissaient de situations dans lesquelles elles étaient non seulement sujets à la culpabilité mais dominées et déconnectées de leur corps et de leur désir. J’ai choisi de n’être pas fataliste et de considérer que les scénarios de délitement du désir chez la femme et d’effondrement du couple n’étaient pas irréversibles. Comme si je n’acceptais pas que les histoires d’amour courent nécessairement vers leur fin seulement parce que le désir est laissé en friche
Les couples arrêtent trop vite de se désirer et finissent par ne plus ou peu se toucher. Leurs rapports se sont intégralement automatisés : ils font l’amour à jour, heure, scénario, position…fixes. Leur vie sexuelle s’avère misérable. Au mieux ils s’ennuient. Au pire, ils se forcent. La femme ne veut plus, l’homme veut trop, elle s’en veut, il en veut trop, il lui en veut trop. Bref. Le malaise est palpable et profond. Parce qu’avec leur vie sexuelle, s’arrête aussi comme par un effet de double peine, leur vie affective, la tendresse, ce lien d’amour précisément qui les a unis. En plus de la misère sexuelle, ils traversent des crises affreuses dans lesquelles ils se disputent, s’ignorent, se livrent des guerres qui n’ont pas lieu d’être au regard de ce qui est censé les réunir. Les dégâts, étendus, prennent leurs racines dans des couches d’injonctions et de croyances, qu’il n’est pas aisé de retirer. Celles qui se nourrissent du genre font partie des pires.
Les femmes trop souvent encore se doivent de devenir des compagnes et des mères et, sous ce double commandement, leur désir se plie en quatre. Pour trouver des maris ou des compagnons, elles ont à se rendre séduisantes et pour se rendre indispensables, elles ont à se rendre attachantes, avec des enfants par exemple. Les hommes, eux, sont naturellement incités à être performants, dominants, exigeants. Leur virilité, survalorisée, les écrase et les éloigne des femmes qui la craignent comme le loup blanc. L’incompréhension qui agit dans le couple provient, avant toute interprétation biographique, des modèles tendus par la société que chacun intègre plus ou moins fortement. Comment une femme pourrait-elle même s’inquiéter de son absence de désir quand celui-ci est d’emblée nié, parce qu’il est communément admis qu’une femme, contrairement à un homme n’a pas besoin de faire l’amour ou juste pour faire des enfants ? Comment un homme pourrait-il se remettre en question sur ses manières d’aborder sa femme quand il veut lui faire l’amour lorsque l’on n’a cessé de le conforter dans l’idée qu’il suffit de bander ? Comment repasser les mauvais plis produits par des usages si vieux que plus personne ne se rappelle qui les a inventés ?
Il m’a fallu, à mon tour, créer d’autres usages et y faciliter l’accès par un cheminement adapté, par étapes, dans la douceur. Car, il n’est pas si facile de changer. Surtout quand il s’agit de faire une concession au bonheur. Si les couples qui viennent à moi confessent leur difficulté, ils construisent d’abord des résistances par peur de la résoudre. La liberté effraie : on s’inquiète de la part de soi qui pourrait s’y révéler. On peine à sortir de ses carcans, de ses schémas qui réduisent et provoquent, paradoxalement, des confusions. Les femmes, comme les hommes, gagnent à dissocier ce que, par nécessité morale, ils ont toujours superposé : l’amour et le sexe.

Jeudi 22 mai 14h invité de "Lahaie, l'amour et vous" sur la radio RMC
la monotonie sexuelle n'est pas une fatalité